Frédéric Dupin

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Sur une question de style, remarques sur la forme dialoguée du Catéchisme positiviste (1852)

Le Catéchisme positiviste se présente comme un résumé, “à destination des gouvernés”, c’est-à-dire des femmes et des prolétaires, du Système de politique positive (1851-1854) où Comte jeta les bases de la Religion de l’Humanité. Si le tournant religieux du philosophe a pu marquer l’insuffisance de l’entendement face aux véritables besoins des intelligences, il n’est pas allé pour Comte sans une critique radicale des institutions académiques et même intellectuelles de son temps. Car en condamnant les recherches oiseuses et les vanités universitaires, c’est la forme même de l’essai que le nouveau “pontife de l’humanité” condamnait. D’où la possibilité de s’attarder un peu sur les enjeux proprement philosophiques portés par la forme dialoguée du catéchisme, et sa dimension de véritable exercice spirituel. Ce texte est un extrait de l’introduction de l’édition que j’ai réalisé du catéchisme aux éditions du Sandre.

Il est  d’usage de railler la lourdeur du style de Comte, sa manie des épithètes ou la densité de sa prose. On pourra donc s’étonner de lire, avec le Catéchisme positiviste,  une longue discussion entre un  prêtre et une femme, dans la langue certes austère de l’institution religieuse, mais où les intonations affectueuses ou courtoises se combinent à la virulence politique. Il n’est que de lire les pages sur le régime positif et le sort du prolétariat moderne pour deviner ce qu’il reste en Comte de ses indignations et de son républicanisme de jeune polytechnicien. Bien plus, en poursuivant, sous cette forme littéraire, et par delà la mort, le dialogue avec la femme qu’il aime, Clotilde de Vaux, disparue en 1846, Comte donne une toute autre dimension au propos didactique qu’il tient.

Pour être illusoire, le commerce intellectuel entre Comte et la défunte n’est en effet en rien stérile, puisqu’il guide l’écriture, affine la pensée et en épure les scories. Doctrine de la raison positive, la pensée comtienne est ainsi également, sous ce rapport, une œuvre d’inspiration. En effet, la philosophie n’a plus seulement, pour Comte, à dissiper les rêves au moyen de la critique rationnelle, ou à instruire le procès continue de nos erreurs. Elle doit encore s’emparer des images, des fictions et des souvenirs, pour en user positivement, et afin de compléter la synthèse théorique par l’incorporation de l’imaginaire dans le système religieux. Car ce n’est rien sans doute que de former un moment l’idée positive du mouvement des planètes, ou de ramener l’histoire humaine à une série pleine et entière, mais bientôt les urgences du monde, les élans des passions nous rappellent, parlant un tout autre langage. On voit alors trop combien la certitude rationnelle nécessite une véritable ascèse, qui ne peut habituellement se porter elle-même ou s’en remettre uniquement au désir de comprendre pour subsister. Car pour qui tire orgueil d’une raison souveraine et autonome, comment ne pas bientôt suivre les pas de Faust, et abandonner finalement ses livres aux rayons d’une bibliothèque pour les égarements des passions, amoureuses ou politiques? On se lasse de penser. Aussi faudrait-il n’avoir jamais à regretter ses études ou son savoir, et pour cela apprendre à s’y retrouver tout entier, de cœur et d’action. La méthode « subjective » qui domine la seconde carrière de Comte, et qui a par ailleurs tant surpris, n’a ainsi pas d’autre origine que la nécessité impérieuse d’habiter enfin véritablement la région de la certitude positive découverte par les sciences. Or il faut pour cela prévenir le discours de Méphistophélès, par lequel l’homme mal instruit finit par opposer intelligence et bonheur, et placer dès l’origine notre fragile entendement, sous la protection de l’imagination et des sentiments. Si la logique est un art de bien penser, elle ne peut négliger les forces affectives dans la constitution de nos idées. Dès lors le catéchèse sera également une scène amoureuse, pour autant que l’on ne saurait connaître véritablement que ce que l’on aime.

La vertu cachée de l’identification entre Clotilde et l’être de papier qui, ici, discute et forme progressivement l’idée de la doctrine positive, consiste donc à offrir les ressources de l’amour à l’intelligence, afin de garantir la Raison contre les égarements de son propre orgueil. Le texte même du catéchisme opère alors comme un exercice spirituel, où le recours aux images aimées, correctement conduites, soutient la conception sans la corrompre ; de même que la représentation figurée, en imagination ou sur un papier, d’une trajectoire soutient et précise sans la dénaturer l’évaluation d’une formule de mécanique. Dès lors, comme la géométrie privée de l’imagination et de l’espace, ramenée, en somme, au jeu stérile des seuls signes algébriques, perd toute consistance et se dilue en un bavardage syntaxique, la science oublieuse de son enracinement humain, c’est-à-dire de sa subordination à l’action et au cœur, ne peut plus valoir que comme un discours abstrait et indifférent, bientôt abandonné pour les prestiges de la Force.

Il faudrait donc voir dans les lignes qui suivent bien plus qu’un exercice de style un peu désuet. Comte y jette en effet les bases d’une véritable théorie du dialogue et de la communication, théorie qui engage également, on le voit, une certaine idée du travail d’écriture et de ses fins propres. L’exposé spéculatif, le monologue d’une pensée qui s’expose, n’est ainsi que le moment individuel et abstrait du processus discursif, pris entre les deux pôles sociaux du langage, l’effusion intérieure et l’expression extérieure, sans jamais pouvoir prétendre à une importance absolue et indépendante.  Et il est vrai que nous ne vivons pas que de traités, ni ne pensons que pour nous-mêmes. Ainsi existe-t-il sans doute une manière d’écrire sa pensée qui la rend comme étrangère à elle-même, en lui imposant le jeu du sérieux, ou en lui ôtant ses moteurs affectifs, ne laissant d’autre choix que la mélancolie qui fait les misologues. Mais n’était-ce pas déjà la leçon des dialogues platoniciens qui, tout en pensant, mettait en scène l’amour de la pensée, qui n’est que l’amour du monde lui-même? Il y a certes loin de Faust à Socrate. Car lorsque l’intelligence est ramenée à sa vocation dialectique et didactique, lorsque l’entendement cesse de se prendre lui-même pour fin en se rendant sourd au réel et aux autres, l’esprit se borne alors à éclairer et à régler l’inspiration spontanée, sans autre fonction propre que d’épurer les sentiments naturels, véritable origine et  légitime destination de la parole échangée.

Aussi, parce que le langage est un outil, en dernière analyse, moral, on ne saurait chercher sa perfection propre dans la raison argumentative, close sur elle-même, mais bien dans la poésie qui accorde les cœurs et resserre les liens humains. On voit ainsi que l’hypostase métaphysique d’une raison abstraite, souveraine, voire l’utopie d’un « langage logique pur», interdit au discours de jouer son rôle positif de terme intermédiaire et médiateur entre l’action et le sentiment, pour cultiver stérilement, sous la forme de l’essai, un aveugle orgueil intellectuel et un triste isolement théorique. Le prix de cette abstraction réside alors dans la division intérieure, qui est tout à la fois la punition et la vocation de Faust. L’effort proprement positiviste résiderait à l’inverse dans la démonstration, par le catéchisme dialogué lui-même, de la compatibilité, et même la réaction réciproque, de la pureté de la pensée démonstrative et des sentiments sociaux les plus élevés. C’est du moins ce qu’on pourra chercher dans ces pages. Quant à cette philia nouvelle, qui veut l’homme réconcilié par l’homme seulement, elle constituerait alors le véritable fond d’une religion de l’Humanité qui n’est peut-être le plus souvent ignorée que dans ses seules apparences extérieures.

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