Cette page constitue un résumé des principales analyses développées dans le cours de spécialisation du master EEM de l’IUFM de Paris “la démocratie face au communautarisme”. On y trouvera la progression de la réflexion actualisée par semaine.
Objet du cours
- Introduire à la réflexion contemporaine sur les problèmes liés au multiculturalisme, à la laïcité et à la question des différences dans les sociétés démocratiques.
- La finalité principale du cours sera ainsi de donner accès aux principaux concepts, aux principales références, qui structurent ce débat afin de pouvoir s’y positionner soi-même.
- Si l’école sera souvent évoquée, elle ne constituera pas le cœur de notre réflexion qui assumera un angle plus large, relevant de la philosophie politique.
Fonctionnement du cours
Les dix séances seront divisées en deux moments : une première moitié du semestre sera consacrée à la mise en place théorique des grandes articulations du problème, tandis que nous nous intéresserons, dans la seconde, à des questions spécifiques, sous la forme d’études de cas (par exemple, la notion de « diversité » et son emploi dans le débat public etc.)
La dernière séance sera réservée à l’évaluation du semestre.
Première séance (8 octobre 2010) : Définitions préliminaires
Introduction
« La démocratie face au communautarisme » : la formulation de l’intitulé du cours reste imprécise quoique chacun puisse déjà y trouver un échos à certains débats contemporains : racisme, laïcité, question du voile, discrimination, liberté d’expression etc. Ainsi rédigé, l’intitulé du cours s’inscrit dans le lieu commun qui reste présupposé par ces discussions : la citoyenneté démocratique et l’appartenance communautaire s’opposeraient irréductiblement, voire s’excluraientt l’une l’autre.
Notre ambition sera justement de discuter ce postulat et de dépasser les formules toutes faites, les passions médiatiques, afin de se donner un moment pour réfléchir. Est-il vrai en effet que la démocratie exclut l’appartenance communautaire? Comment accorder citoyenneté et foi? Liberté d’expression et égal respect de l’autre? C’est cela justement que nous voudrons discuter et élucider.
Seulement dès l’abord, cette réflexion rencontre une double difficulté : a) le débat est obscurci par la confusion des termes ; b) il est immédiatement passionnel. Un premier préalable consisterait donc à clarifier un certain nombre de termes élémentaires afin de dégager un chemin à l’analyse parmi les passions multiples.
1. Mise au point sur l’idée de démocratie
Clarification de départ, le cours doit permettre de se donner un concept plus précis de la nature du dispositif démocratique. retenier simplement pour commencer :
a) la démocratie comme mode de gouvernement s’oppose à la monarchie, l’aristocratie ou la ploutocratie ; c’est l’idée que le pouvoir est exercé par le peuple. Parler de démocratie “représentative” c’est souligner alors que le pouvoir est exercé par des “représentants du peuple” et non le peuple tout entier (démocratie indirecte). Ces représentants constitue une oligarchie mandataire : le pouvoir est exercé par quelqu’uns, mais sous la forme d’un mandat électif (ce n’est pas une oligarchie nobiliaire par exemple, ou censitaire…)
b) il faut lui ajouter l’idée deRépublicaine, qui renvoie, elle, non à un mode mais à un principe de gouvernement : le pouvoir s’exerce en effet dans la forme et en vertu de la loi (et non par caprice ou décret : ce serait tyrannique). La République consiste donc à donner force à la loi. Car il faut voir que l’unanimité peut tyranniser (exemple du lynchage, qui est un phénomène “démocratique” en un sens) ou que des représentants du peuple peuvent agir contre la loi et contre le peuple.
c) la souveraineté du peuple signifie ici alors non seulement qu’il exerce le pouvoir (démocratie directe ou indirecte), dans le cadre de la loi (république) mais qu’il est législateur ; en d’autres termes, la loi ou la constitution n’est pas ici le texte de référence donné par Dieu ou l’histoire, mais l’expression, révisable et discutable publiquement, de la volonté générale. Une république démocratique fonde le lien politique sur la délibération collective.
Cela suffira pour le moment.
2.Qu’est-ce que le communautarisme ?
Le terme “communautarisme” est un terme récent qui, dans la langue française, fonctionne comme une épithète infammante. Le suffixe en “isme” indique assez qu’il serait la marque d’une dégradation, d’une radicalisation : l’appartenance comunautaire se muerait en extrêmisme, en “communautarisme”.
Terme repoussoir, il recouvre en réalité des réalités et des attitudes différentes. Pour le clarifier, partons de la notion de “communauté”
A. Les “communautés” humaines
L’homme est un animal politique : se lier à ses semblables est dans la nature même de l’homme (Aristote). Ce n’est pas dire qu’il vit en troupeau comme les gnous ou les fourmis, mais que partout, il fait “société”, se liant avec ses semblables d’après une certaine idée du bien. Il s’agit donc d’abord de caractériser les communautés dans lesquelles nous évoluons et les biens qui les fondent.
a) la famille
Les sociétés sont constituées de famille et non d’individus : Auguste Comte. Toutefois la famille n’existe pas essentiellement en tant qu’unité biologique. Nos parents ne sont pas d’abord et toujours nos géniteurs. Elle est une unité morale fondée sur des droits et devoirs réciproques (la filiation est devoir, héritage ; la parentalité, responsabilité et tutelle et.) La communauté familiale constitue ainsi une première société qui perdure le plus souvent au-delà des premiers liens de dépendance.
b) les associations
L’individu étend son cercle de “proches” bien au-delà du cercle familial, sauf justement, enfermement “paternaliste” (ce qui montre qu’il existe un communautarisme “familial” : l’ordre tribal ou mafieux par exemple, voir plus bas ; on sait qu’il s’exerce sur les femmes dans certains milieux.)
Par ordre croissant d’extension et décroissant d’intensité, nous trouvons : a) le cercle amical, unité souvent générationnelle (base biologique comme dans le cas de la famille) s’instituant moralement par des devoirs réciproques, des serments etc. (modèle des hétairies grecques) ; b) le cercle professionnel qui institue, dans nos sociétés industrielles, une communauté d’intérêts et souvent de pensée, de là, solidarité professionnelle, connivence etc. (le modèle syndical) ; c) le cercle affinitaire déterminé par des intérêts ou des projets communs, du hobby au parti politique : communauté plus large, mais aussi plus ponctuelle, plus lâche que les précédentes.
c) la patrie
Le lieu de naissance institue une solidarité diffuse entre les différents “autochtones”. Le patriotisme est alors une passion nécessaire, diversement éprouvée, dès lors qu’on est “né quelque part” (Brassens), et dont il est bien clair qu’elle peut conduire à divers enfermements (chauvinisme, nationnalisme, xénophobie etc.) Le lien patriotique est plus relâché que les précédents, mais plus étendu : il postule une certaine communauté entre des individus par ailleurs très différents dans leur famille, leurs métiers ou leurs intérêts. De là l’exaltation ponctuelle du “tous ensemble” et des fêtes nationales. A noter que le lien avec ses racines est rendu plus sensible par l’exil ou la distance (important dans la détermination contemporaines des identités, prise dans un contexte de forte mobilité des populations).
d) la religion
Le lien religieux constitue peut-être la communauté humaine la plus vaste car son extension, dans le temps et l’espace, excède souvent les limites des peuples et des patries. Il doit sa force d’une part à sa dimension totalisante (1) et d’autre part à la fonctionnalité du lien religieux (2).
(1) A la différence de l’attachement à son pays, ou des associations affinitaires, le lien religieux recouvre en effet l’ensemble des aspects de la vie individuel : il nourrit l’esprit de croyances (dogme), structure la sensibilité et l’action par des rites (culte), fournit des règles générales d’organisation sociale et de gouvernement (régime). Par sa globalité, la religion propose à l’individu un système plus ou moins cohérent d’après lequel déterminer son rapport à soi (morale) et aux autres (politique). L’instruction religieuse se développe ainsi de manière privilégiée dans la famille car c’est la seule communauté humaine qui spontanément possède une extension similaire dans son rapport à l’individu : c’est pourquoi l’identité religieuse est souvent défendue dans une logique de filiation familiale (cf. la question du “mariage religieux”)
(2) Religion signifie à la fois relier une communauté (ekklésia, église = assemblée ; Oumma, communauté des croyants etc.) et régler un comportement (la foi assigne un but à l’existence humaine qui peut ainsi s’ordonner d’après elle). La religion témoigne de la capacité humaine à lutter contre la dispersion des hommes et des comportements. LA force du lien religieux tient alors à ce que, pratiquant sa foi, réglant sa vie, le fidèle s’ordonne librement à un ordre humain ; réciproquement, en imitant son voisin, le fidèle se donne les moyens de clarifier sa vie (cf. les “born again” etc.)
B. La multiplicité des appartenances
Il ressort de ce qui précède que l’homme participe sans cesse à une multiplicité de communautés d’envergure et d’intensité variable. Il est alors inévitable que des conflits et des contradictions émergent.
Nous savons tous que la famille et les amis ne font pas toujours bon ménage, que nos préférences politiques, nos activités professionnelles nous éloignent parfois de nos proches (“pas de politique en famille!”) ou fragilisent les liens nationaux (par ex. “France des riches et France des pauvres” etc.)
Les tensions entre appartenance politique, nationale, et religieuse sont légions dans l’histoire et jusqu’à nous : que la religion soit comprise comme l’unité d’un peuple singulier (judaïsme), ou au contraire comme une communauté supra-étatique (comme avec le christianisme de Saint Augustin par exemple), elle ne manque jamais de mettre à mal les orthodoxies (par exemple, quoique sunnites, maghrébins et saoudiens ne s’aiment guère…) Bef, l’unité des communautés est davantage un horizon qu’une réalité et nous avons toujours eu à nous démêler de ces contradictions, c’est-à-dire à affronter l’irréductible pluralisme des sociétés humaines.
En ce sens, aucune communauté n’enferme l’homme (cf. le cosmopolitisme antique : nous sommes libres de juger nos appartenances, de tenir pour indifférent notre patrie, notre famille etc.) Mais toute identité est polémique, incertaine.
Le pluralisme constitue un défi a) pour l’individu dans la définition de son identité propre (la diversité est d’abord interne à l’individu avant d’être un “fait” social) ; b) pour la collectivité qui doit arbitrer les conflits émergents de ces différences.
C. Le communautarisme est alors :
Essentiellement un réductionnisme : il rend compte de la difficulté à assumer le pluralisme humain et se traduit dans une forme de simplification radicale des contradictions humaines. Ne pas négliger, sous ce rapport, ceci qu’il est plus ou moins spontané comme solution “de facilité”. Il prend deux aspects :
a) le communautarisme identitaire consiste à ramener toute conflictualité à un seul pôle humain. Exemple : réflexe mafieux ou tribal, ramener tout à “la famille”, communautarisme gay, tenir la préférence sexuelle comme le centre et le principe fondamental de l’identité, nationalisme, racisme et reflexe “identitaire” ; communautarisme religieux : lire les identités au prisme unique de la foi (le partage fidèle/infidèle ; orthodoxe/hétérodoxe devient le seul pertinent).
b) le communautarisme politique consiste à ériger les règles et les moeurs d’une communauté donnée en lois pour tout le monde, et d’abord pour ceux qui ne sont pas membres de cette communauté. Autrement dit, tendre les prescriptions communautaires à ceux-là mêmes qui ne sont pas membre de la communauté. Exemple, persécution des minorités religieuses, absence de liberté de culte etc.
Nous étudierons successivement ces deux formes de communautarisme, dans leur capacité à ériger des stéréotypes en normes morales et politiques. Nous verrons également que la virulence des réflexes communautaristes s’expliquent par la précarité de construction au fond précaire car reposant sur l’idée d’une “pureté” dans l’appartenance qui n’existe en réalité jamais.
Conclusion :
l’homme est un être sociable, mais ce qui le distingue des animaux grégaires, c’est qu’il participe simultanément à des communautés multiples et d’ordre différents. L’appartenance communautaire relève alors d’un choix, non sur le plan de leur pure détermination (choisit-on sa religion plus que sa famille ?) mais quant à leur position relative.
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